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Jordanie: Découvertes majeures de la Mission Archéologique du Sud-Est

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Jordanie

La Mission Archéologique du Sud-Est Jordanien (MASEJ), un programme scientifique franco-jordanien, a fait une découverte majeure au cours de sa dernière campagne de terrain dans le désert du sud-est jordanien en octobre 2021. Cette découverte fait suite à une succession de résultats importants obtenus au cours des dernières campagnes du projet. C’est donc le fruit d’une recherche de long-terme, qui culmine avec une découverte spectaculaire et sans précédent.

Contexte des découvertes

En 2013, la MASEJ a identifié les premières traces de pièges de chasse de masse, connus sous le nom de « Desert kites » et attribués à la Préhistoire récente, dans un secteur reculé du désert du sud-est jordanien, à l’est du bassin d’al-Jafr (secteur des Jibal al-Khashabiyeh). Ces structures sont très répandues au Moyen-Orient et dans les régions arides du sud-ouest de l’Asie (en particulier sur une zone couvrant le centre de l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie, l’Arménie, la Turquie jusqu’au Kazakhstan). Les « Desert kites » sont spectaculaires : constitués de deux murs convergents vers un enclos, ces méga structures peuvent atteindre plusieurs kilomètres de long, et elles sont parfois organisées en chaines continues et ininterrompues de structures identiques, ce qui augmente leur efficacité pour la capture des animaux sauvages. Tandis que la plupart des travaux récents tendent à attribuer ces structures aux 4ème-3ème millénaires av. J.-C., la MASEJ a pu dater les « kites » des Jibal al-Khashabiyeh au Néolithique, env. 7000 av. J.-C. (Néolithique Pré-Céramique B récent, PPNB récent, grâce à des datations radiocarbone et OSL), faisant ainsi remonter l’origine de ce phénomène à une période bien antérieure à ce qui était jusqu’ici envisagé. Les kites du secteur de Jibal al-Khashabiyeh sont en fait les plus anciennes structures construites à grande échelle connues à l’heure actuelle dans le monde. Ces résultats ont des implications considérables pour notre compréhension des développements humains dans ces régions, puisqu’ils attestent de l’émergence de stratégies de chasse de masse sophistiquées, insoupçonnées dans un contexte chronologique aussi précoce, et nécessitant une organisation collaborative des groupes humains. Ils mettent en évidence une exploitation des ressources animales au-delà de la simple consommation du groupe, impliquant des échanges avec les populations des régions voisines. Mais l’aspect le plus significatif des résultats des recherches menées par la MASEJ ces dernières années est certainement la découverte, pour la première fois au Proche-Orient, d’une occupation directement associée aux populations de chasseurs utilisant les « Desert kites ». Si le lien entre les sites d’occupation et les kites est corroboré par un faisceau de preuves (la proximité géographique des campements et des « kites », la contemporanéité chronologique des deux types de sites, et les traces matérielles identifiées au sein des campements, notamment les quantités hors norme d’ossements de gazelles provenant du traitement des produits de ces chasses), le travail sur les campements fournit des informations inestimables sur l’organisation socio-économique et le contexte techno-culturel de ces groupes humains impliqués dans ces stratégies de chasse. Les sites d’occupation, représentés par diverses organisations d’unité d’habitation subcirculaires semi-enterrées, livrent pendant les fouilles une culture matérielle extrêmement riche et diversifiée, comprenant notamment une industrie lithique spécifique, ce qui a conduit l’équipe à définir cette forme d’occupation comme une entité culturelle distincte désignée sous le nom de « Ghassanien » (en référence à un toponyme local). Alors que dans les régions voisines du « Croissant fertile » les communautés sédentaires villageoises pratiquent à cette période l’agriculture et l’élevage, il apparaît clairement à travers ces nouveaux résultats que les « Ghassaniens » étaient des chasseurs spécialisés, pour lesquels la chasse de masse à la gazelle à l’aide des pièges de « kites » était au cœur de la vie culturelle, économique et symbolique dans ces régions de marges.

Découverte majeure d’une installation rituelle unique attribuée aux chasseurs « Ghassaniens »

Au cours de la campagne 2021 de la MASEJ, les archéologues ont découvert une installation rituelle complexe, dans un état de préservation exceptionnel, dans l’un des campements de chasseurs « Ghassaniens ». Comme les « kites » associés, cette installation est datée du Néolithique, aux alentours de 7000 av. J.-C.

Cette installation est constituée de deux stèles dressées portant des représentations anthropomorphes. La plus grande des deux (env. 1,12 m de haut) porte également une représentation de « Desert kite » imbriquée avec le visage humain. La seconde stèle dressée (env. 70 cm de haut) présente une figure humaine finement travaillée. A l’arrière des deux pierres dressées, un dépôt structuré a été identifié. Il était composé de près de 150 fossiles marins dont de nombreux étaient soigneusement agencés, fichés verticalement suivant une orientation spécifique, aux côtés d’une variété de pierres naturelles aux formes inhabituelles, ainsi que d’un certain nombre d’artefacts travaillés peu courants, incluant notamment des figurines animales et des objets en silex hors normes. Ces différents éléments constitutifs, comprenant également une pierre d’autel associée à un foyer, étaient organisés à l’intérieur d’un modèle réduit représentant un « Desert kite », aménagé à l’aide de pierres au centre du campement. C’est la seule maquette architecturale de ce type connue à l’heure actuelle en contexte Néolithique.

Cette découverte est sans précédent, dans la mesure où elle constitue un témoignage unique d’un aménagement rituel complexe, remontant au Néolithique. Chaque élément constitutif de l’installation est remarquable en soi. Les grandes stèles dressées anthropomorphes sont peu courantes dans le contexte du Néolithique Proche-Oriental, et les nouveaux exemples découverts apportent un témoignage rare de certaines formes artistiques les plus anciennes connues au Proche-Orient. La nature rituelle du dépôt est évidente, intégrant une utilisation inattendue de fossiles marins dans la sphère symbolique et spirituelle Néolithique. L’autel et son foyer associé suggèrent que certaines formes d’offrandes sacrificielles ont pu être impliquées dans les pratiques rituelles. La récurrence de la symbolique en référence aux « Desert kites », qu’il s’agisse de la représentation de kite sur la stèle ou plus encore de la maquette architecturale formant le socle de l’installation rituelle, indique que la chasse de masse et l’usage des « Desert kites » étaient enracinés dans les pratiques rituelles. La symbolique sacrée et les pratiques rituelles attestées étaient vraisemblablement destinés à solliciter les forces supranaturelles pour le succès des chasses et une abondance du gibier. En cela, l’installation découverte n’est pas simplement unique en raison de son état de conservation exceptionnel, mais aussi parce qu’elle jette une lumière entièrement nouvelle sur le symbolisme, l’expression artistique et la culture spirituelle de ces populations Néolithiques spécialisées dans la chasse de masse des gazelles à l’aide des « Desert kites ».

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